La guerre 14-18, étape cruciale pour la sécurité au travail

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La guerre 14-18 a causé de terribles souffrances, mais elle a été aussi un laboratoire pour le développement de l’hygiène et de la médecine industrielles. Elle a contribué au développement de mesures favorables à la santé et de la sécurité au travail. 
Voici cent ans, la Belgique était envahie par l’armée allemande. Une longue et terrible guerre commençait avec son cortège de souffrances, de morts et de destructions. Mais ce conflit a aussi été un véritable laboratoire pour le développement de l’hygiène et de la médecine industrielles. Avant 1914, le patronat et les autorités publiques ne faisaient pas grand cas des avertissements médicaux et des revendications ouvrières. La guerre 14-18 a donc eu un effet paradoxal: elle a causé d’énormes pertes en vies humaines, mais elle a aussi contribué, contre toute attente, à la mise en place de procédures d’amélioration et de la protection de la santé et du bien-être des travailleurs. Celles-ci n’ont toutefois produit leurs effets, tant pratiques que culturels, que des décennies après l’arrêt des hostilités.  

La sécurité au travail s’impose avec peine

L’hygiène industrielle existe dès le début de l’ère industrielle, aux 18ème et 19ème siècles. De nombreuses études médicales paraissent alors et proposent des mesures pour éviter les maladies (mesures prophylactiques). Mais les médecins ont beau dénoncer des situations sanitaires extrêmes, le patronat et les autorités belges font souvent la sourde oreille. Le mouvement ouvrier s’organise et apporte son expertise et ses revendications en matière de protection du travail. Après les grèves de 1886, on commence à prendre en compte la sécurité du travailleur. Des arrêtés revoient la loi sur les établissements dangereux, insalubres ou incommodes. L’Office du travail est fondé en 1894 et son service d’inspection du travail et d’inspection médicale du travail voient le jour l’année suivante. 
Les syndicats dénoncent les maladies professionnelles: le saturnisme, l’ankylostomasie (ver du mineur), la tuberculose des mineurs, l’empoisonnement à l’arsenic, au mercure,… Ils réclament l’instauration de services médicaux dans les entreprises. Lors de son congrès de Gand, en juillet 1914, la CSC revendique la nomination d’inspecteurs spécialistes dans les secteurs industriels importants. 

Radiologie, vaccination et prothèses

Le déclenchement de la guerre, en 1914, marque l’arrêt des travaux parlementaires en cours sur les maladies professionnelles et la sécurité au travail. Mais le conflit va constituer un véritable champ expérimental pour le développement de la médecine. Obligés de faire face aux conséquences des combats, les médecins perfectionnent la radiologie et, après le conflit, on équipera les hôpitaux et sanatoriums d’appareils adéquats. La vaccination se développe. Des traitements sont étudiés afin de lutter contre les ravages provoqués par la tuberculose, le paludisme et la grippe espagnole qui frappent de plein fouet les populations civiles et les armées. Il faut mettre au point les prothèses pour réparer les terribles blessures des soldats mutilés et défigurés que l’on a appelé «les gueules cassées». Il faut trouver aussi des systèmes de protection pour lutter contre les attaques chimiques. La première attaque au chlore a été lancée par les Allemands en avril 1915 près de Ypres. Toutes ces techniques seront intégrées par la suite dans le système de protection du travail. 
De plus, il faut continuer à faire tourner l’industrie encore opérationnelle et, pour cela, préserver la santé des travailleurs qui y sont actifs. Les entreprises – surtout des entreprises privées de type paternaliste – prennent des mesures en ce sens: au charbonnage de Bois-du-Luc, la direction veille à assurer une alimentation suffisante à ses ouvriers. 

Préparer l’après-guerre

Pour les pouvoirs publics et les patrons, l’enjeu est de maintenir la population industrielle dans un état opérationnel et productif. Cela justifie des investissements importants! En Angleterre et aux États-Unis, l’industrie renforce la mise en place de dispositifs systématiques de contrôle de la santé des travailleurs, notamment dans les secteurs de l’armement et des munitions, des chantiers navals,… Désormais, les médecins rentrent dans l’entreprise en collaboration avec les pouvoirs publics, le patronat et le monde ouvrier. 
Il faut également se préparer à l’après-guerre. Le ministère de la Reconstitution nationale envoie aux États-Unis d’avril à juillet 1918 une mission chargée d’étudier les méthodes d’organisation du travail afin «d’introduire en Belgique après la guerre les méthodes de travail les mieux appropriées et l’outillage le plus perfectionné en vue d’une reconstitution immédiate de la Belgique et de sa rénovation dans le domaine industriel.» Des sommités médicales précisent: «Il est inadmissible que les ouvriers continuent à être victimes d’intoxications industrielles alors que l’on connait les moyens d’éviter cette situation lamentable qui se perpétue par ignorance et par indifférence plus que pour toute autre raison. Au moment où beaucoup de nos usines vont être reconstruites et réoutillées, c’est là une nécessité qui ne peut être perdue de vue.»  

Les normes de sécurité mises à mal

Au lendemain de la guerre, la Conférence internationale du travail réunie à Washington recommande que tous les pays adoptent un service public chargé de sauvegarder la santé des ouvriers. Le tout jeune Bureau international du travail (BIT) met en place une section d’hygiène industrielle et prépare une «Encyclopédie d’hygiène et de pathologie du travail». Les congrès médicaux internationaux sur les maladies professionnelles se réorganisent. Mais sur le terrain, la situation est extrêmement difficile. Les rapports de l’inspection du travail de 1919 constatent un net recul de l’hygiène et la sécurité en Belgique. En particulier, l’outillage mécanique mis à mal pendant la guerre n’est plus conforme aux normes de sécurité. Malgré tout, les commissions techniques relatives à la salubrité du travail, organisées par arrêtés royaux avant la guerre, reprennent rapidement leurs travaux. En juin 1919, l’inspection médicale est effectuée par des médecins indépendants de l’inspection du travail quoique toujours rattachée à l’Office du travail. Derrière ce renforcement de la protection sanitaire du travailleur apparaît l’objectif ultime inscrit dans l’arrêté royal: «Le bien-être et la santé de l’ouvrier sont les conditions mêmes des succès financiers d’une entreprise.»

Une liste de 140 rubriques

En 1925, la Conférence internationale du Travail engage les membres de l’OIT à assurer aux victimes des maladies professionnelles une réparation basée sur les principes généraux de la législation concernant la réparation des accidents du travail. 
En Belgique, la loi sur la réparation des dommages provoqués par les maladies professionnelles est votée en 1927, accompagnée par la création du fonds de prévoyance en faveur des victimes et de la commission technique chargée de l’étude des maladies professionnelles. La portée de la loi est limitée car elle ne reconnaît dans un premier temps que les dommages causés par l’empoisonnement par le plomb, le mercure et la bactérie charbonneuse. En 1964, la silicose, terrible maladie décimant les rangs des mineurs, est reconnue. Quant à la nocivité de l’amiante pour la santé, dénoncée dès les années 1950, elle est finalement reconnue comme maladie professionnelle en 2006. Aujourd’hui la liste des maladies professionnelles comporte environ 140 rubriques comprenant aussi bien les agents causaux que les maladies.

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Cet article a été rédigé sur base d’une étude réalisée par le Carhop.