La conquête du temps libre - 1ère partie

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Les luttes menées par le mouvement ouvrier depuis la fin du 19e siècle ont permis aux travailleurs de réduire le temps de travail «contraint» et d’augmenter le temps «libéré». Retour sur un combat syndical majeur.   
Durant la période des fêtes de fin d’année, de nombreux travailleurs ont pris quelques jours de congé. Ce droit est le résultat de longues luttes menées par le mouvement ouvrier pour réduire le temps de travail «contraint» et augmenter le temps «libéré». Dans le contexte socio-économique actuel, il est bon de rappeler les combats des travailleurs pour obtenir une réduction collective du temps de travail, favoriser un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie familiale et réclamer des droits culturels.  

Le repos du dimanche

Dans les années 1850, le mouvement ouvrier s’organise et les premières revendications apparaissent. Les travailleurs demandent d’abord le partage du temps de travail avec diminution de salaire. C’est le cas des travailleurs de l’Union Verrière de la région de Charleroi. En 1884, ils revendiquent  pour les souffleurs de verre –des ouvriers peu nombreux, très qualifiés et bien payés– le travail de «deux pour un» ou de «trois pour deux». Le patronat s’oppose à cette demande et intensifie la restructuration et la mécanisation de la production. Les travailleurs réclament alors la diminution du temps de travail sans perte de salaire. En mars 1886, à Charleroi, douze grévistes perdent la vie. Ces événements dramatiques entraînent l’installation d’une Commission du Travail dont les conclusions débouchent sur de timides avancées sociales: en 1889, dans les mines et les usines, la journée de travail est limitée à 12 heures par jour pour les garçons de 12 à 16 ans et pour les jeunes filles de 12 à 21 ans. 
En 1890, le Parti Ouvrier Belge (POB) met à son programme la revendication des trois fois huit heures: 8 heures de travail, 8 heures de repos et 8 heures de loisirs. La loi sur le repos du dimanche pour les établissements industriels et commerciaux est promulguée en 1905. La «gauche libérale» s’abstient, car elle dit craindre pour la compétitivité de l’industrie belge… Et, en 1909, une loi fixe à 9 heures la journée de travail dans les charbonnages à cause de la pénibilité de ce travail. 

La journée des huit heures

A la fin de la première guerre mondiale, le contexte est propice aux réformes sociales: le suffrage universel masculin et l’obligation scolaire datent de cette époque. La durée du temps de travail est à l’ordre du jour dans plusieurs pays. En Belgique, la loi du 14 juin 1921 instaure la journée des huit heures et la semaine des 48 heures. Cela n’a pas été sans mal! La revendication de la journée de huit heures, déjà portée par l’ensemble du mouvement ouvrier avant la guerre, revient après le conflit. Elle trouve sa conclusion grâce à la mise en place des premières commissions paritaires, à partir de 1919. 
Le temps libéré devient un enjeu majeur pour les organisations ouvrières qui entendent généraliser les congés payés: «En réclamant les vacances, comme en exigeant les huit heures, nous avons songé à la santé physique des laborieux; nous avons voulu du repos après la journée, pour éviter l’usure des jours de labeur se succédant sans interruption pour qu’ils puissent profiter de la vie familiale, y goûter toutes les joies en même temps qu’en remplissant tous leurs devoirs. Nous voulons aujourd’hui les vacances, pour que, l’année achevée, il se produise une détente de l’organisme qui retarde l’usure que produit l’accumulation de la fatigue. Nous voulons aussi, comme pour les huit heures, que ces loisirs profitent tant au corps qu’à l’esprit» proclame le IXe congrès de la CSC, à Liège, en juillet 1930. 
Pour le mouvement ouvrier, ce temps «libre» doit être réinvesti dans des occupations «morales» (la famille), intellectuelles (la formation) et intelligemment divertissantes (le sport, la musique). Il prend donc des initiatives culturelles qui s’inscrivent dans une démarche d’éducation populaire. 

1936, la victoire des congés payés

Le krach boursier de 1929 débouche, à l’échelle mondiale, sur une crise économique et politique sans précédent. Les entreprises ferment ou licencient, le chômage est en hausse, les salaires sont bloqués, de nombreux acquis sociaux sont malmenés. Les travailleurs sont fragilisés, en particulier les femmes et les étrangers qui sont la cible de nombreuses mesures antisociales. En 1935, le gouvernement belge met fin à sa politique déflationniste. Les effets de la crise se dissipent, mais les travailleurs subissent toujours les mesures patronales prises lors de la grande crise. C’est dans ce contexte que, le 2 juin 1936, les dockers d’Anvers partent en grève. Le mouvement s’étend rapidement à tous les bassins industriels. Pour la première fois, une plateforme commune de revendications syndicales rassemble la CSC et la Commission syndicale (socialiste). Elle revendique «la réadaptation générale des salaires, avec fixation d’un minimum de 32 francs par jour et un relèvement important des allocations familiales; la semaine des 40 heures; l’instauration de mesures légales pour garantir le plein exercice de la liberté ouvrière des vacances payées». Ce premier «front commun syndical» est un succès. La loi sur les congés payés est votée le 8 juillet 1936 et permet à la grande majorité des salariés de bénéficier d’une semaine de vacances annuelles.
La revendication pour une réduction collective du temps de travail se focalise alors sur la durée hebdomadaire et annuelle du temps de travail. Le 9 juillet, la loi sur les 40 heures/semaine est votée, mais il faudra plus de 30 ans pour qu’elle soit appliquée et généralisée à l’ensemble des travailleurs. La loi du 20 août 1938 prononce l’extension du droit aux congés à tous, ainsi que le doublement de la durée du congé légal en faveur des moins de 18 ans. 

1944-1974, les Trente Glorieuses

Après la seconde guerre mondiale, le pays tente de se reconstruire. Le Pacte social, signé en avril 1944, pose les jalons de notre sécurité sociale moderne. Dans les années 1950, les avancées en matière de réduction du temps de travail se poursuivent. Une seconde semaine de congés payés est instaurée en 1954. La CSC mène avec succès l’action pour la «semaine anglaise»: cinq jours de travail et 45 heures/semaine avec maintien du salaire de 48 heures. 
Les années 1960 constituent une période de plein emploi. Le chômage est marginal, le secteur tertiaire manque en permanence de main-d’œuvre. Le gouvernement veut mobiliser la «réserve» que représentent les femmes au foyer et leur propose le contrat de travail à temps réduit. Il s’agit d’organiser le travail pour permettre aux femmes mariées d’assurer les tâches familiales tout en apportant une contribution financière au ménage. La formule intéresse le patronat, mais le mouvement syndical se montre beaucoup plus réservé. 
À partir de 1964, la réduction du temps de travail se concrétise réellement. La loi impose les 45 heures/semaine et une troisième semaine de congés payés est octroyée en 1967. Il faut attendre 1973 pour qu’un accord interprofessionnel officialise la semaine de 40 heures. Une quatrième semaine de congés est octroyée en 1975. En juillet 1978, la loi fixe la durée hebdomadaire du travail à 40 heures et l’étend à l’ensemble des travailleurs. 
Les syndicats revendiquent alors les 36 heures sans perte de salaires et tentent de généraliser les 38 heures à tous les secteurs. Mais, suite au premier choc pétrolier, la crise frappe. En 1980, le processus de réduction du temps de travail opère un tournant.

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Cet article a été rédigé sur base d’une étude réalisée par le  Carhop .