Pourquoi faire grève? Interview de Marc Leemans

Parce que le gouvernement prend des mesures totalement déséquilibrées, parce qu’il n’entend pas la voix des travailleurs, parce que, quoi qu’il en dise, il nie la concertation sociale, la CSC continue l’action. Pour le bien du plus grand nombre, pour une société solidaire.
Faut-il continuer à faire la grève? Les actions sont-elles justifiées? N’existe-t-il pas d’alternative? Un certain nombre de personnes adressent ces questions aux syndicalistes et la presse leur donne un large écho. Pourtant, la grève n’a rien d’un jeu. Elle demande des efforts à ceux qui la mènent. S’ils partent tôt matin au piquet, s’ils acceptent de perdre de l’argent, c’est parce que les militants et les affiliés de la CSC veulent une société juste et solidaire, où chaque personne peut vivre dans la dignité. Or, dès son entrée en fonction, le gouvernement Michel n’a laissé planer aucun doute sur ses options politiques. Il prône un (néo)libéralisme à tout crin et souhaite tout confier au marché libre. «Libre» signifiant ici «débarrassé des règles et des droits». 
Avec le président de la CSC, Marc Leemans, "L’Info» passe en revue ce qui motive la CSC à mener l’action avec une conviction et une détermination qui ne se démentent pas. 

Le chat et les souris

Ce gouvernement jouit d’une légitimité parlementaire. Est-il légitime de combattre ainsi les mesures qu’il a décidées?  
Le gouvernement jouit en effet d’une légitimité parlementaire. Cela ne signifie pas pour autant que les gens ont choisi ce gouvernement, ni même qu’ils ont voulu cette politique. Lors des élections, les électeurs choisissent des partis et leur programme. Ils ne choisissent ni un gouvernement, ni une coalition. Ce choix, ce sont les politiques eux-mêmes qui le font, et ils en ont le droit. Le fond de notre critique à l’égard de cette coalition dite «suédoise» est ailleurs.  
«La couleur du chat m’importe peu, du moment qu’il attrape des souris» a déclaré récemment, Pieter Timmermans, l’administrateur délégué de la FEB (Fédération des entreprises de Belgique). Il citait ainsi Deng Xiaoping, ancien numéro 1 du parti communiste chinois, ce qui peut d’ailleurs paraître étonnant de la part d’un employeur… Nous aussi, nous préférons nous intéresser aux souris attrapées plutôt qu’à la couleur du chat. Et nous constatons que le chat suédois est très sélectif dans le choix des souris auxquelles il s’intéresse! Il attrape les travailleurs salariés et les allocataires sociaux, les entreprises et services publics… mais il laisse courir les revenus élevés. Et c’est cela que nous contestons.

Il y a fraude et fraude

Les partis du gouvernement assurent que pour suivre la trajectoire budgétaire européenne et éviter à notre pays de lourdes pénalités, il n’y a pas d’alternative à la politique qu’il veut mener.
Pour suivre la trajectoire budgétaire européenne, il faut en effet effectuer onze milliards d’assainissement. Il faut, c’est vrai, rendre nos entreprises plus compétitives sur la scène internationale, surtout lorsqu’elles sont exposées au dumping social pratiqué depuis des années en Allemagne. La CSC ne conteste pas la nécessité de prendre des mesures, mais bien la manière dont elles sont prises et les souris que le chat prend au piège. 
N’importe qui peut avoir des enfants, tomber malade, etc. Mais ce sont essentiellement les revenus du travail qui soutiennent les équipements collectifs et la protection sociale. En effet, le «tax shift» (le glissement des taxes prélevées sur le revenu du travail vers des taxes prélevées sur le revenu du capital) reste un sujet tabou. Nous, nous le défendons depuis des années et il rencontre une adhésion de plus en plus large. Mais, jusqu’ici, le gouvernement fait la sourde oreille. Il préfère que la réduction du coût salarial soit une nouvelle fois financée par les travailleurs salariés et les allocataires sociaux, de manière à pouvoir une nouvelle fois ménager les revenus du capital. 
Le gouvernement affirme néanmoins vouloir lutter contre toutes les formes de fraude. 
Mais la politique antifraude est déséquilibrée, elle aussi. L’accord de gouvernement est très attentif à la fraude aux allocations sociales, avec de nouvelles techniques aussi «ingénieuses» qu’une permanence téléphonique pour la fraude sociale, voire la vérification des factures d’eau et d’énergie des chômeurs. Mais jusqu’ici, il n’y a quasi pas d’avancée dans la lutte contre la fraude salariale, la fraude aux cotisations des employeurs, la fraude fiscale. Le gouvernement a-t-il déjà annoncé la moindre initiative en matière de fraude fiscale? A propos du scandale Luxleaks, la note de politique générale de la secrétaire d’Etat Sleurs (N-VA), en charge de la fraude fiscale, se limite à quelques lignes: «Ce dossier fait apparaître une masse d’informations. Dans ces conditions, il est judicieux de poursuivre l’examen des informations déjà disponibles. Les services de contrôle donneront la suite adéquate aux informations obtenues.» Voilà qui ne témoigne guère de la force du changement! Pourtant, le Luxleaks est le summum du hooliganisme fiscal.

Le soldat et le général

Le gouvernement Michel explique que nous devons vivons plus longtemps et que nous sommes donc pensionnés plus longtemps. Pour payer les pensions, il faut donc que nous travaillions tous plus longtemps. Cela semble logique…
Oui, mais les apparences sont parfois trompeuses. En effet, nous ne sommes pas tous égaux au départ. Moins les travailleurs sont scolarisés, plus ils sont confrontés à la pénibilité du travail. L’espérance de vie de l’ouvrier industriel moyen est nettement moins longue que celle du dirigeant d’entreprise moyen. Et l’écart se creuse encore si on compare les années qu’ils peuvent espérer vivre en bonne santé. Le soldat vit moins longtemps que le général, surtout en période de guerre!
Le rapport de la commission d’experts chargés de préparer la réforme des pensions constituait un document de discussion. Il faisait mention de la pension à 67 ans comme d’une possibilité à discuter. Le gouvernement Michel en fait un préalable. Cette manière de sélectionner les mesures a suscité de vives critiques du groupe d’experts qui se sent abusé. Comment les travailleurs pourront-ils tenir le coup physiquement et psychologiquement? Qui créera les emplois pour maintenir les seniors au travail et éviter parallèlement que les jeunes ne deviennent les dindons de la farce de l’allongement de carrière de leurs parents… et  grands-parents? Il reviendra aux syndicats de résoudre ces problèmes, car le gouvernement renverra ce type de questions à la concertation. Mais avec cette approche du fait accompli, nous n’obtiendrons jamais une concertation digne de ce nom. 
Le gouvernement répète pourtant qu’il veut instaurer la concertation. 
Dans l’esprit du gouvernement fédéral, cette concertation ne permettra pas de conclure un accord. Il s’agit d’une décision gouvernementale où la «concertation» se réduit à se prononcer sur des modalités. De nombreuses organisations patronales veulent empêcher les syndicats d’avoir réellement voix au chapitre; ils acceptent de les laisser donner leur avis, en sachant que le dernier mot reviendra au gouvernement. Et «si les syndicats refusent de participer, le gouvernement agira sans eux», car les employeurs pourraient menacer de cesser tout investissement ou de délocaliser, ce qui aurait des répercussions sur les finances publiques (belges) ou l’Etat. En adoptant de telles positions, les partenaires patronaux se débarrassent purement et simplement de la  concertation. Nous, nous avons toujours plaidé pour un investissement dans la compréhension mutuelle, la recherche d’un compromis et d’un accord bénéfique pour toutes les parties.