Interview de Bernard Thibault, ancien responsable de la CGT

Le 28 septembre, à Bruxelles, Bernard Thibault participait à la conférence «Mai 1968, cinquante ans de luttes» organisée à l’occasion des 50 ans des Jeunes CSC. L’ancien secrétaire général du syndicat français Confédération générale du travail (CGT), devenu en 2014 administrateur de l’Organisation internationale du travail (OIT), y a abordé le syndicalisme, son avenir et la jeunesse.
Clin d’oeil du calendrier, la venue de BernardThibault à Bruxelles coïncidait avec une double mobilisation sociale: la manifestation nationale en front commun des fonctionnaires fédéraux, et la grève européenne du personnel de bord de Ryanair. Interview. 
La solidarité affichée par le personnel de Ryanair à travers l’Europe et le mouvement de grève simultané dans plusieurs pays ne constituent-ils pas l’avenir de l’action syndicale?
C’est une évidence pour moi: l’action syndicale doit intégrer la dimension internationale de manière de plus en plus systématique.
Les centres de décision dans les entreprises sont de plus en plus internationaux, comme chez Ryanair. Les quelque 80.000 multinationales qui existent dans le monde ont un pouvoir de décision sur l’emploi d’un travailleur sur cinq.
Face à un pouvoir supranational, l’action syndicale a besoin de s’organiser à l’échelle internationale. Ce n’est pas encore suffisamment le cas, mais cette évolution est incontournable si on veut éviter que la mise en concurrence entre les travailleurs de par le monde s’accentue.
Une étude commandée par les Jeunes CSC témoigne de la précarité des jeunes sur le marché du travail, et de leur inquiétude quant à leur avenir professionnel. On assiste à une désaffection des jeunes vis-à-vis du mouvement syndical. À quoi cela est-il dû, selon vous?
Une évolution notoire de ces dernières années est l’extrême précarité du salariat et la diversité des situations. Quand j’ai commencé à travailler, tous les travailleurs d’une même entreprise dépendaient de la même convention collective et avaient le même contrat de travail. Ils pouvaient se mobiliser dans un syndicat commun pour défendre des intérêts communs.
Aujourd’hui, les employeurs s’efforcent de briser ce qui peut participer à forger des solidarités entre les travailleurs. La multiplication des types de contrat de travail et l’individualisation des situations affaiblissent les collectifs de lutte syndicale. Les jeunes, dans leur grande diversité de situations, doivent passer par des cases très précaires dans leurs premiers emplois, avec une multiplicité des types de recrutement. Ils se retrouvent beaucoup plus isolés qu’auparavant, et le syndicat ne leur apparaît sans doute pas pertinent, parce que chacun estime que sa situation est spécifique et qu’elle n’entre pas dans le cadre général de l’action syndicale. Cela devrait être un sujet de réflexion pour les syndicats, qui doivent montrer à chacun de ces jeunes que ce n’est pas lui qui est hors jeu, mais que c’est son contrat qui n’est pas dans la norme. Il faut trouver avec eux les formes d’évolution des syndicats pour s’adapter à cette réalité. Il faut renouer le fil.
La société a bien changé depuis votre engagement en 1977 dans la lutte syndicale. Dans un monde plus individualiste, l’organisation collective de la lutte par un syndicat ne constitue-t-elle pas un frein pour les jeunes? 
Il faut débattre avec les jeunes de leur propre perception de l’action syndicale. Je crois qu’aujourd’hui, ils perçoivent l’engagement syndical comme incompatible avec leur aspiration à la liberté, au choix individuel. L’engagement collectif leur ferait perdre leur identité. Les syndicats doivent rétablir les faits: les aspirations individuelle et syndicale ne sont pas contradictoires, et la liberté individuelle pourra d’autant mieux s’exercer que le cadre de protection sera collectif. Il n’y a pas de liberté individuelle dans une absence de droit collectif, dans la loi de la jungle. Ou alors, ce sera la loi du plus fort. 
Il y a de nombreux enjeux communs (écologie, antiracisme, féminisme) entre les syndicats et les mouvements dans lesquels les jeunes sont actifs. Mais cette convergence des luttes ressemble pourtant, à l’heure actuelle, à un rendez-vous manqué.
L’engagements syndical et celui pour des causes spécifiques ne doivent pas être opposés. Le combat syndical entre en résonnance avec ces thèmes de combat. Le combat syndical qui cherche à faire reconnaître l’égalité dans le travail entre les hommes et les femmes, se retrouve dans les mouvements féministes. Ce qui se passe dans le milieu du travail participe au respect des droits des femmes. Ces forces peuvent se retrouver autour de causes communes. Mais on ne le fait pas assez. 
Concernant la cause environnementale, le mouvement syndical s’est peut-être trop laissé enfermer dans la dimension sociale et professionnelle de ses combats. La dimension environnementale des défis relevait d’autres organisations. Or, les jeunes ont la capacité d’imaginer d’autres moyens de transport, de production et d’organisation de la vie collective pour éviter les changements climatiques. On peut élaborer une partie des réponses au défi environnemental dans le milieu du travail. Il faut rapprocher les organisations. 
En mai 1968, la convergence des luttes a permis des avancées concrètes et durables. Dans le contexte économique et social actuel, quelle étincelle manque-t-il pour que la grogne sociale aboutisse à une convergence des luttes et à une mobilisation sociale d’envergure? 
Ce qui a fait la force de mai 1968, c’est le degré de mobilisation des étudiants et des ouvriers: 10 millions de grévistes! On a retrouvé cette même coalition en 1995 contre la loi Juppé qui touchait à la sécurité sociale. Cette sécurité, elle est aussi pour les générations futures. Et les jeunes se sentaient concernés. Un travail en amont doit être fait pour permettre ce rapprochement. L’étincelle ne peut pas être programmée, mais lorsqu’elle surviendra, il faudra avoir réuni les ingrédients pour permettre cette convergence.
Que peut faire un syndicat pour redonner l’espoir aux jeunes et les (re)mobiliser dans le contexte de guerre sociale que vous évoquez dans votre dernier ouvrage?* 
Une part du combat est idéologique: sur les «possibles» de la société d’aujourd’hui. L’idée dominante voudrait que les jeunes ne pourront pas vivre dans les mêmes conditions que leurs prédécesseurs: plus de précarité, pas de retraite, voire pas d’assurance-maladie, faute de moyens de financement des acquis sociaux de leurs prédécesseurs. Il faut combattre avec force cette idée qui est présentée comme une évidence. La richesse produite à l’échelle du monde progresse, alors que ce qui est redistribué aux travailleurs sous différentes formes (salaire, couverture sociale) diminue en proportion de la richesse produite. C’est là que se trouve le mal-être, l’insécurité. Le système économique reporte l’incertitude sur le travailleur. Ce n’est pas le produit d’un facteur naturel, c’est un choix économique.
Pensez-vous que la guerre sociale peut être gagnée? 
Il est possible de sortir de cette insécurité et d’imaginer des dispositifs sociaux où les cases «chômage» et «précarité» ne seraient pas des passages systématiques pour des jeunes travailleurs. Il faut repenser l’organisation des entreprises, afin que les travailleurs ne soient plus des variables d’ajustement permanentes, jetables. Les jeunes doivent être partie prenante dans la recherche d’une mécanique économique et politique plus durable sur le plan humain. Il faut donner aux jeunes de l’espace et des responsabilités. Il faut réussir à les convaincre de s’engager dans un cadre collectif, en leur permettant des évolutions par rapport à la manière dont l’action collective s’est menée jusqu’à présent. Chaque génération a façonné le syndicalisme de son moment. Il faut que les jeunes d’aujourd’hui façonnent le syndicalisme d’aujourd’hui.
* "La troisième guerre mondiale est sociale", Éditions de l'Atelier, 2016
Une interview à retrouver dans le journal L'Info