L'exclusion du chômage éloigne de l'emploi

Comment vivent les femmes et les hommes qui n’ont plus droit à aucune indemnité et ont disparu des radars administratifs? Comme les exclus réfugiés jadis dans la forêt de Sherwood, ils subissent des modes de vie dégradés et perdent l’espoir d’avoir un jour un emploi «normal».
Les femmes et les hommes qui craignaient les mesures d’austérité du prince Jean et les exactions du shérif de Nottingham se réfugiaient près de Robin des Bois, au cœur de la forêt de Sherwood, si vaste que personne ne savait où ils se cachaient… Cela se passait au XIIe siècle au Royaume-Uni. Aujourd’hui, on parle de «forêt de Sherwood» de manière symbolique pour désigner ce lieu invisible où vivent toutes les personnes qui ne bénéficient d’aucun revenu, d’aucune aide sociale, et ont ainsi disparu des radars administratifs. On ignore forcément leur nombre exact, mais on sait qu’ils sont de plus en plus nombreux suite aux différentes mesures d’exclusion du bénéfice des allocations de chômage et des allocations d’insertion.

Honte et isolement

Souvent, ces personnes cachent leur réalité, même à leur entourage. Certaines font semblant d’aller au Forem, chez Actiris…«Quand on dit à une personne qu’elle est exclue du chômage, elle entend: “Vous n’êtes pas digne d’être chômeur, chômeuse”. Tout cela après avoir vainement essayé de trouver un emploi, ce qui a souvent généré chez elle le sentiment de ne rien valoir… Ces personnes ont honte de leur exclusion, elles la dissimulent, ce qui provoque leur isolement», explique Marc Zune. Docteur en sociologie, professeur à l’UCL, il a réalisé pour Actiris une enquête qualitative basée sur des entretiens avec 55 personnes exclues du chômage. La plupart ont occupé des segments de travail non qualifiés, même si certains l’étaient. On trouve parmi eux: taximan, laveur de vitres, confectionneur de sandwichs, vendeur de glaces, manutentionnaire… Dans tous les cas, le jugement sur leur recherche d’emploi a été négatif et suivi d’une sanction.

Des modes de vie dégradés

«Les personnes exclues du chômage s’installent dans des modes de vie dégradés, une frugalité généralisée. La paupérisation est immédiate. Le mouvement s’est déjà amorcé avec les sanctions temporaires, car la plupart de ces personnes ne gagnent pas assez pour pouvoir mettre de l’argent de côté. L’exclusion génère donc souvent un sentiment de panique», constate Marc Zune. Certaines personnes reçoivent une aide du CPAS. C’est un coup de pouce financier, mais c’est aussi perçu comme une régression nette de leur statut, constate le sociologue.
Mais beaucoup n’y ont pas droit. «Certains jeunes retournent alors chez leurs parents, qui voient revenir un enfant autonome, ce qui bouleverse leur vie à tous. C’est aussi le cas de cohabitants – le plus souvent une femme – dont le compagnon dispose de ressources jugées trop importantes. Alors, on ferme son compte, elle n’a plus aucune ressource propre et dépend totalement du conjoint. Ce qui peut susciter mésententes et même violences. L’onde de choc de l’exclusion frappe non seulement la personne exclue, mais tout son entourage. Certains exclus du chômage sont rejetés par leurs proches et connaissent alors l’itinérance

Un profond sentiment d'injustice

Marc Zune souligne que ces exclusions provoquent généralement un profond sentiment d’injustice. «Les exclus ont le sentiment que leurs efforts n’ont pas été pris en compte. Souvent, en effet, leurs modes de recherche sont tout différents de ceux qu’Actiris ou le Forem reconnaît (lire par ailleurs, NDLR). Du coup, ils rejettent avec force toutes les institutions, y compris les syndicats. Mais parfois, ils éprouvent un sentiment de soulagement et de délivrance d’être débarrassés de cette pression énorme et de tous “ces gens-là”. La plupart de ces personnes n’ont jamais décroché un travail grâce à un CV qui, à leurs yeux, souligne leurs faiblesses: leur âge, leur manque de diplôme et de permis de conduire
Les politiques d’activation renforcent donc bien les inégalités. Le gouvernement pense que priver les chômeurs de ressources va leur donner un coup de fouet et les forcer à trouver un job. C’est faux. Les chômeurs exclus disposent de ressources bien différentes de celles attendues par les institutions, et cela pèse dans leur manière de réagir. En réalité, l’exclusion éloigne de l’emploi.
Cet article fait écho aux exposés, témoignages et débats du Forum des exclus, «Qui est in, qui est out?», organisé le 15 mars dernier à Bouge par les groupes spécifiques de la CSC: Jeunes, Femmes, Travailleurs sans emploi, Seniors et Migrants.