Harcèlement et violences sexistes: l’affaire de tous

De Hollywood au Parlement européen, les langues se délient et les témoignages affluent. Harcèlement, agressions et autres formes de violence à caractère sexiste: le silence a été brisé, d’abord par une actrice, puis par des dizaines d’autres. Maintenant, ce sont des milliers d’anonymes qui osent enfin parler.

Bientôt, l’engouement médiatique autour des révélations qui concernent les "people" retombera. "Mais un seuil de tolérance a été franchi. Nous venons d’assister à un formidable moment d’accélération dans une prise de conscience collective. Une société ne peut plus laisser faire, accepter, taire les souffrances des femmes", écrivait récemment, dans "Le Vif", Valérie Piette, professeure d’histoire contemporaine à l’ULB.
C’est en effet toute la société (et pas seulement les victimes) qui doit se lever pour condamner et empêcher ces agissements. Le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale des femmes, Vie féminine dénonçait précisément le silence coupable de l’ensemble de la société, ainsi qu’une "impunité révoltante", résumés en quelques chiffres chocs:
  • 20% des Belges estiment que les victimes inventent, exagèrent ou provoquent les violences;
  • 78% des Wallonnes victimes de sexisme dans l’espace public n’ont reçu aucun soutien des témoins;
  • 90% des viols ne donnent lieu à aucune plainte;
  • 96% des plaintes pour viol et 89% des plaintes pour violences conjugales n’aboutissent à aucune condamnation.

L’austérité n’arrange rien

Pour se conformer aux divers engagements pris par la Belgique, notamment à travers la récente ratification de la Convention d’Istanbul, les autorités ont bien pris quelques dispositions pour améliorer la lutte contre les violences faites aux femmes, essentiellement en matière de sensibilisation et d’accueil. Un nouveau numéro vert gratuit et anonyme a été ouvert pour les victimes de violences sexuelles (0800.98.100) et la ligne d’écoute "violences conjugales" (0800.30.030) est devenue accessible 24 heures sur 24. Quelques places supplémentaires ont été créées dans les maisons d’accueil spécialisées en violences conjugales en Wallonie et dans un nouveau refuge avec adresse secrète à Bruxelles. Enfin, des budgets ont été libérés pour financer des cours d’éducation à la vie sexuelle et affective dans les écoles et en milieu extra-scolaire.
Mais la reconnaissance, la poursuite et la réparation des agressions par la police et la justice restent très problématiques, selon les associations de terrain. Et par ailleurs, les politiques d’austérité qui réduisent l’autonomie financière des femmes aggravent encore le sort de beaucoup de femmes exposées à des formes de violence conjugale ou dans le cadre du travail. Quand on est sans revenus ou qu’on a peur de perdre son emploi, on est beaucoup moins libre de dire non…

Travailler la peur au ventre

Il y a quelques mois, la CSC-Alimentation et services (CSC-AS) dénonçait précisément la "peur au ventre" ressentie par un nombre non négligeable des femmes travaillant dans le nettoyage, les titres-services ou comme aides familiales. Une enquête menée en début d’année par la centrale auprès de ce public (beaucoup de femmes à temps partiel et à petits revenus) a en effet montré que 31,7% des nettoyeuses indiquent avoir été un jour victimes de violences sexuelles au travail. Chez 60% d’entre elles, il était question de violences verbales, allant d’une remarque sexuelle à des menaces sexuelles. Et 37% des femmes ayant subi de la violence parlent d’attouchements non désirés. Toutes n’ont pas la force de réagir ou de dénoncer les faits: une sur quatre avoue en effet n’avoir eu aucune réaction, par peur de perdre son emploi, par honte ou parce qu’elle estime que ça ne sert à rien…
Avec cette enquête fort médiatisée, la centrale voulait briser un tabou, mais aussi agir concrètement. Les employés de la CSC-AS, ainsi que ses délégués et militants, ont été sensibilisés et formés à cette question. Une vidéo très marquante a aussi été largement diffusée, y compris auprès des employeurs du secteur. La centrale veut aussi intégrer ce thème dans les cahiers de revendications aux niveaux du secteur et des entreprises. L’idée est bien sûr de faire reconnaître le problème lorsqu’il existe, et de responsabiliser toute la hiérarchie des entreprises face à des comportements inacceptables, quelle que soit leur gravité.
Les témoignages de femmes victimes de harcèlement sexuel au travail montrent en effet que ça commence souvent par des petites réflexions (sur la poitrine, la tenue), puis, graduellement, insidieusement, ça dérape en courriels de drague, en propositions indécentes, en attouchements, voire en chantage à l’augmentation de salaire quand il s’agit d’un supérieur hiérarchique. Et pour les victimes, c’est d’autant plus difficile de dire au harceleur que ça suffit quand on se sent coupable d’avoir laissé les choses s’installer ou qu’on a peur de perdre son travail ou de ne pas être crue. Oser en parler autour de soi, ne surtout pas s’enfermer dans un isolement qui peut être réellement destructeur: l’affaire Weinstein aura, on l’espère, donné le courage à de nombreuses femmes de briser un cercle infernal.