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20.3.2007

50 ans de Communauté européenne: le splendide déclin


Aux yeux de bon nombre de citoyens, les célébrations du 50e anniversaire du Traité de Rome (signé le 25 mars 1957) ne signifient probablement pas grand-chose. Au mieux, un anniversaire de nostalgiques "anciens combattants" du "marché commun".


traite de romeRappelons que ces 50 ans n’ont été vécus au sein de la CEE que par une toute petite minorité, à savoir les six pays fondateurs, sur les 27 Etats membres actuels de l’Union. En outre, tout comme la Belgique avait, en 2006, célébré le 175e anniversaire de sa constitution sur le mode défensif face aux velléités d’indépendances régionales, l’Europe s’apprête à fêter ses 50 ans dans un contexte de remises en question, de crise d’identité et d’euroscepticisme croissant. Après l’échec des ratifications de la "Constitution européenne" en France et aux Pays-Bas (échec qui, à ce jour, a figé la situation politique plus qu’il n’a contribué à l’améliorer), il est apparu nécessaire aux dirigeants de rappeler l’esprit de la construction européenne. C’est ce qu’ils feront lors des commémorations officielles de cette fin mars, avec notamment l’adoption d’une "Déclaration de Berlin". Un rappel duquel il est possible de tirer certaines leçons, mais dans un contexte radicalement différent.

L’année 1956, année de négociation des traités CEE et Euratom, n’a en effet rien à voir avec le contexte d’aujourd’hui. La Seconde Guerre mondiale est terminée depuis une dizaine d’années, la reconstruction n’est pas encore achevée et l’on parle de réconciliation franco-allemande. Sur la scène internationale, deux événements vont marquer les esprits: le début de la fin de l’influence européenne dans le monde, avec la crise de Suez (Égypte), calamiteuse pour la France et le Royaume-Uni (ce sont désormais les États-Unis et l’URSS qui pilotent le monde); et l’invasion des troupes soviétiques à Budapest (Hongrie) qui augmente la perception d’une menace soviétique sur le continent européen.

En d’autres termes, à partir de 1956, l’Europe se vit désormais comme un nain politique dans un contexte de guerre froide opposant les deux seules superpuissances américaine et soviétique. L’Europe occidentale est protégée par le parapluie américain (l’OTAN est créée dès 1949), tandis que s’abat un rideau de fer sur l’Europe centrale et orientale. C’est dans ce contexte que sont signés, il y a tout juste cinquante ans (le 25 mars 1957), les traités instituant la CEE et Euratom.

Un demi-siècle plus tard, les objectifs de départ de l’Europe ont presque tous été réalisés: développement d’institutions communes, fusion progressive des économies nationales, création d’un marché commun et d’une monnaie unique. Aujourd’hui, se développent très progressivement des politiques européennes d’asile et d’immigration ainsi qu’une politique étrangère et de sécurité commune.

Mais surtout, c’est le monde alentour qui a changé: la guerre froide est terminée, le rideau de fer est tombé et, après avoir vécu quelques années avec les États-Unis dans le rôle de la seule superpuissance, on assiste en 2007 à l’émergence d’un monde multipolaire: la montée en puissance de la Chine tant sur le plan commercial que diplomatique (coopération économique en Afrique, partenariat avec la Russie, accord de coopération avec l’UE, etc.), la montée en puissance de la Russie, comme acteur eurasiatique incontournable en particulier sur le plan énergétique, l’affaiblissement relatif des États-Unis sur la scène internationale, la forte remise en cause du "modèle" économique néolibéral et du fameux "consensus de Washington"…

L’émergence de nouveaux acteurs mondiaux se double de nouveaux défis globaux: inégalités sociales criantes, réchauffement climatique, dégradation des ressources naturelles et de l’écosystème. Autant de dégâts collatéraux d’un modèle de croissance économique irresponsable. C’est dans ce nouveau contexte, qui révèle les limites et, peut-être, le début du déclin d’un néolibéralisme triomphant, que se situe aujourd’hui l’Union européenne.

Un libéralisme européen à géométrie variable

La construction européenne se fonde elle-même sur l’économie de marché. Cette dernière est proclamée comme fondement de la Communauté dès les années 1950. Toutefois, la vision de l’époque, et l’interprétation qu’en font les dirigeants politiques d’alors, n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on nomme aujourd’hui le néolibéralisme. En effet, le contraste est saisissant entre la volonté politique des années 1950 à 1970 de préparer une «égalisation des conditions de vie et de travail dans le progrès» et, aujourd’hui, la mise en concurrence des modèles sociaux nationaux (temps de travail, conventions collectives, soins de santé, mutuelles, etc.). Le contraste est saisissant entre, notamment, l’harmonisation vers le haut des conditions sociales des transporteurs routiers au début des années 1960 (au nom d’une "concurrence non faussée"!) et des projets actuels tels que la directive Bolkestein dans sa version initiale.

Le contraste est saisissant entre les déclarations des chefs d’Etat et de gouvernement qui affirment, en octobre 1972, que l’expansion économique n’est pas une fin en soi mais doit se traduire par une amélioration de la qualité aussi bien que du niveau de vie, ou encore une résolution du Conseil du 21 janvier 1974 fixant "comme objectif immédiat (…) la généralisation d’ici à 1975 de la semaine de travail normale de 40 heures, et d’ici à 1976 des 4 semaines de congés payés", et le discours actuel monomaniaque sur la compétitivité et la flexibilité, au nom desquelles certains États refusent même de limiter à 48 heures la semaine de travail…

À l’occasion des 50 ans de la Communauté européenne, il peut être utile de rappeler que la perte progressive du soutien populaire au chantier européen coïncide avec l’émergence d’une vision libérale radicale de l’économie, qui implique une mise en concurrence des travailleurs (le fameux "plombier polonais") très éloignée de l’objectif initial d’amélioration vers le haut des conditions de vie et de travail…

L’Europe dans le monde

La figure de style "splendide déclin" renvoie surtout à la place de l’Europe sur la scène internationale. Dans ce monde multipolaire, cette place continue de se réduire depuis un demi-siècle, en dépit d’une balbutiante politique étrangère et de sécurité commune. L’Union reste divisée sur nombre de conflits régionaux, sur l’attitude à adopter dans les enceintes internationales ou vis-à-vis de certains de ses voisins. La population européenne représente moins de 8% de la population mondiale et, avec l’émergence de nouveaux géants comme la Chine ou l’Inde, elle est loin de faire jeu égal.

Pourtant, le déclin de l’Europe est splendide car l’Union est sans doute aujourd’hui la seule région du monde en mesure de jouer un rôle pilote pour faire face aux défis de ce monde multipolaire: avec son modèle social envié par les travailleurs de la planète entière, les droits collectifs, les services publics, le dialogue social; avec le rôle de leadership qu’elle semble prête à assumer au niveau international dans la lutte contre le réchauffement climatique; avec son expérience longue du multilatéralisme; avec sa puissance tranquille (soft power)…

Certes, ces "succès" sont à relativiser. Nombreux sont ceux qui s’y emploient d’ailleurs: le modèle social européen est fragilisé, la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas aussi énergique que nécessaire, la puissance tranquille s’apparente parfois à de l’impuissance. Bref, l’Europe ne se donne pas toujours, loin de là, l’ambition de ses moyens. Mais quelle est l’alternative? Quel est l’avenir de Kyoto sans Union européenne? Quel serait l’avenir des travailleurs si le modèle social belge était directement plongé dans la mondialisation?

Pour les organisations sociales, syndicales, environnementales, pour la société civile, pour les défenseurs des droits de l’homme, pour les organisations de coopération au développement, il faut investir cette citadelle, tout en sachant que la construction d’une Europe sociale et du développement durable sera un affrontement permanent, un combat contre toutes les dérives, y compris celles que l’on observe au sein même des institutions.

Christophe Degryse (Observatoire social européen)

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